La Catastrophe Internationale accueille à nouveau en ses colonnes Luke Cage, pour un constat pas tout à fait à l'amiable, dans le style et la
verve de son précédent article, Motherfucked
(août 2006) :
" ICI C' PAS ST -AIGNAN
C BAGDAD... "
Ils la veulent.
Ils vont l’avoir.
Leur guerre.
Civile.
Celle qui va leur permettre de sortir leurs couteaux de cuisine et leurs battes de base-ball.
Celle qui leur donnera la sensation d’être des hommes, même petits, même sots, celle qui leur concèdera le droit de passer de victime à bourreau, victimes de leur propre ennui et de leur
incapacité à se tracer un destin, victimes de la faiblesse de leurs familles, et déjà bourreaux d’eux-mêmes, snipers dans le néant. La guerre. Leur téléphone cellulaire devient vidéothèque de
télé-réalité. Emeutes et happy slapping. Filme le sang. Filme les larmes. Filme le mec en train de caner et force-le à se regarder en même temps sur l’écran du portable. Souris, tu passes sur le
web. La guerre qui transformera leur cortex trépané en Game Boy où tout sera possible. Et si l’ennemi ne se relève pas ? On en trouvera un autre. Et s’il ne reste plus personne à
flinguer ? On changera de niveau. Et s’il n’y a vraiment plus personne, alors on se butera les uns les autres du haut des immeubles, et
que le meilleur d’entre nous nous nique la face jusqu’au dernier, avant de retourner le gun sur sa tronche. Filme, filme. Alléluia
Akbar.
Il est revenu.
Le tag.
Saint-Aignan.
3900 âmes, en journée. Pas de crimes depuis la seconde guerre mondiale, à l’exception d’un fatal règlement de comptes entre deux clochards venus de grandes villes, il y a quelques années. Autant
dire un événement.
Est-ce parce qu’il ne se passe rien ici – comprenez rien d’insolite, de barbare et dérangeant – que les enfants comparent cette partie de leur ville aux déserts Mésopotamiens ?
ICI C PAS ST AIGNAN C BAGDAD
Pourtant ici, à Saint Aignan, nulle odeur de G.I grillé pourrissant dans le sable. Nul puits de pétrole enflammé sur l’avenue pavillonnaire, nulle citerne piégée sur la place du marché, et les
enfants qui explosent, soufflés par les déflagrations, explosent à la télé.
Nous ne sommes pas hors les murs. Nous ne sommes pas en banlieue. Nous sommes au cœur de la commune. A dix minutes du château. A cinq minutes de la mairie et des écoles. A trois minutes de la
MJC. A pied.
Derrière le mur qui porte cette désolante inscription, quatre petits immeubles de deux étages chacun, plus le rez-de-jardin… des arbres, une place qui prend le soleil et qu’emprunte toute la
ville quand elle veut se rendre au collège. Sur cette avenue, depuis laquelle on apprend qu’on est à Bagdad, des tulipes en fleur, des roses, des gens qui se promènent, un facteur en
mobylette. D’août à septembre, des mûres, près du terrain de handball. Des pêches, puis des pommes et des poires dans les vergers du lycée. Les élèves n’ont qu’à tendre une main, pour aller
cueillir cerises ou mirabelles, prunes ou framboises… parmi les pins et les églantiers.
Mahomet n’a-t-il pas dit : « Chacun d’entre vous ne souhaiterait-il pas posséder un jardin planté de palmiers et de vignes, où coulent les ruisseaux et qui contiendrait toute sorte
de fruits ? ». Ici, pas de palmier, c’est vrai. Mais l’auteur de ces versets écrivait pour les hommes du désert et des plages qui bordent l’Arabie. S’il ne connaissait pas les
framboises, c’est que nous ne les avions pas encore exportées chez lui. Sans doute aurait-il su apprécier ces fruits nouveaux, offerts à tous.
Mais les néo-petits bourgeois des HLM, aux casquettes et baskets financées par l’état, n’en veulent pas. Mes framboises, je peux me les mettre au cul (filme, filme). Ils vont voter FN au premier
tour puis me taxer de racisme au second. Ils n’attendent qu’un signal, minuscule, pour déclencher la déferlante des violences qui s’abattra, fracassante, sur la République en
perdition. Nous.
Oui, le tag est revenu, plus menaçant que jamais.
Oui, il est l’ange annonciateur de la destruction à venir et commencée, oui, il est apocalypse dans l’apocalypse, premières paires de glyphes à peine divulguées par le liquide révélateur de la
Fin, publiées au grand jour, sur le mur, sous le pinceau d’un damné, et que tout le monde voit mais que personne ne sait lire. Or quand le liquide se sera répandu sur tous les murs de toutes les
rues de France et de Navarre, sur toutes les tombes de tous les cimetières d’Europe, qu’il ne restera pas une seule brique, plus une seule vitre vierge de haine, alors serons-nous forcés de
déchiffrer le livre noir que l’on dresse devant nos yeux mourants.
ICI C PAS ST AIGNAN C BAGDAD
Il manque le « Pigé ? »
Ce n’est pas une complainte. C’est un ordre.
Les enfants ont décidé que c’était Bagdad, ici.
Les enfants veulent faire Bagdad à Clichy-sous-Bois.
Les enfants veulent faire Bagdad à Neuilly-sur-Seine et place de la Bastille à Paris.
Les enfants veulent faire Bagdad, dans les caves comme dans les banques, dans les squats et dans les écoles. Ils veulent brûler des autobus et crever martyrs dans des transformateurs EDF.
Les enfants veulent faire Bagdad à Saint Aignan.
Gageons qu’ils y parviendront.
Et plus tôt que je ne le pense moi-même.